• B.O.F : Beurre, Œufs, Fromages

    Beurre, oeufs, fromage

    Les trois mots  ''Beurre, Œufs, Fromages'' figuraient autrefois sur les enseignes des crémiers et des épiciers. C'est sous le régime de Vichy et l'occupation nazie que l'expression '' Beurre-Œufs-Fromages'' (B.O.F.) devint péjorative :  elle désigne alors les producteurs, grossistes et autres intermédiaires qui, profitant de la pénurie alimentaire, trafiquent et vendent  au "marché noir" leurs produits à des prix jusqu'à 40 fois  supérieurs à ceux fixés théoriquement par l'État. Ainsi des Français réalisent des profits exorbitants sur le dos des plus démunis en période de rationnement alimentaire et de misère pour tous.

     

     Affichette de R. Rocher pour la Croix Rouge française

    La  loi de l'offre et de la demande

    Au bon Beurre, Jean Dutourd

    Il faut convenir que, dans la boutique, Charles-Hubert triomphait. Il était farce. Sa cordialité, son entrain, une certaine facilité pour les calembours, un esprit tourné vers la gaudriole ravissaient les cuisinières. Les rires explosaient quand, de sa voix sonore, il annonçait : "  Cent vingt grammes de brie.., de clôture !" ou : "Un quart de roquefort... des Halles ! " Ces plaisanteries ressassées chaque jour ne perdaient rien de leur pouvoir.

    Pourtant Charles-Hubert, depuis plusieurs semaines, roulait dans sa tête une philosophie nouvelle, qui excluait la bonne humeur. Tout au moins la bonne humeur à l’égard de la pratique. Ses sourires, ses calembours, sa jovialité étaient des restes du vieil homme. L’homme nouveau, que les événements accouchaient, n’allait pas tarder à apparaître.

    De 1925 à 1940, le commerce avait obéi à un certain nombre de lois psychologiques qu’il s’était assimilées, telles que : Le client a toujours raison, Servir avec le sourire, etc.

    En 1941, ces lois étaient caduques. Le client avait maintenant besoin du commerçant pour vivre. La loi de l’offre et de la demande, qui était la charpente, la maîtresse poutre de la pensée de Charles-Hubert, lui inspira un raisonnement que le lecteur jugera simpliste, mais qui lui paraissait, à lui, une merveille de complication. Cette analyse hardie, ce plan d’attaque infaillible, se résume de la sorte : la demande est supérieure à l’offre ; par conséquent, le commerçant est dans une position favorable. Il doit en profiter. Que fait le client?  Petit a : il propose des sommes de plus en plus considérables ; petit b : il courtise le commerçant. Conclusion : pas besoin de se gêner. Traitons-le comme un chien, il reviendra toujours : il ne veut pas crever de faim. Ensuite, on peut augmenter les prix sans limite. " Je lui vends le quart de beurre au noir trente-cinq francs. II discute ? Je lui dis : N’en parlons plus. Et le beurre il se l’accroche. Comme on ne peut pas vivre sans beurre, c’est le commerçant qui finit par gagner la partie. "

    Cet exposé communiquait à Charles-Hubert une satisfaction intellectuelle comme il n’en avait jamais connue. Par là il avait fait table rase de toutes ses convictions, formules, habitudes et manières antérieures. " Y a pas à dire, songeait-il dans ses moments de vanité, j’ai la bosse du commerce, je marche avec les idées ; j’ai de la cervelle. C’est pas n’importe qui qu’aurait trouvé ça. " Cet effort de pensées, le seul sans doute qu’il accomplit dans toute son existence, suffit à le transformer.

    Pascal a eu sa nuit. Charles-Hubert, lui, fut visité par la logique. Ce jour-là, sans même qu’il s’en aperçût, il passa de l’état de crémier à celui de spéculateur. Cet empirique devint un théoricien. Le palier décisif entre la médiocrité et l’opulence était franchi. […]" Au bon Beurre" - 1952
      Deuxième partie, chapitre III, p. 133-136   Jean Dutourd 
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