• Bagnes coloniaux (1852-1953)

    Bagnes coloniaux (1852-1953)

    Le 27 septembre 1748, Louis XV, par une ordonnance, rattachait le corps des galères, jusqu'alors indépendants, à la marine royale et donnait ainsi naissance aux  trois grands bagnes portuaires de  Toulon, Rochefort et Brest. Dans ces lieux de misère  les forçats  purgeront leur peine de Travaux Forcés, en remplacement de celle des galères, et fourniront  à la marine  une main d'œuvre peu onéreuse dans les arsenaux et  pour les travaux de construction des ports et des forts.

    Des galères aux bagnes portuaires

    " La loi reconnaît plusieurs degrés dans l'emprisonnement, savoir :
    1° les travaux forcés à temps et à perpétuité ;
    2° l'emprisonnement criminel et infamant, ou la réclusion ;
    3° l'emprisonnement correctionnel ;
    4° enfin l'état de prévention ou d'accusation.

    Voici l'interprétation que l'usage et les règlements administratifs ont donnée de la loi.

    Les condamnés aux travaux forcés sont dirigés, de toutes les parties de la France, sur les trois bagnes, ou prisons maritimes de Brest, de Rochefort et de Toulon , où ils ne travaillent qu'enchaînés et accouplés, deux à deux, parleurs fers.

    Aux termes de l'ordonnance de 1828, le bagne de Brest est réservé pour les condamnés à dix ans et au-dessus ; les deux autres reçoivent les condamnés à cinq années de travaux forcés et à moins de dix. On a cru faciliter, par cette séparation, l'amendement des derniers."

    De la réforme des prisons, Par Léon Faucher - 1838.

    La " transportation " et la double peine.

    bagne.1258228806.jpg

    Un siècle plus tard, dans les années 1840, la concentration de milliers de forçats regroupés dans des arsenaux proches du cœur des villes portuaires sera  considérée comme néfaste et dangereuse  -  autant en raison des risques d'épidémies,  du spectacle offert à la population civile  que du mauvais exemple donné aux ouvriers libres.
    A ces arguments d'ordre moral et sanitaire s'ajouteront  des motifs économiques : l'abolition de l'esclavage, en 1848, entraînant un important  besoin de main d'œuvre servile dans les colonies, les forçats se trouvaient indiqués pour remplacer les esclaves "traditionnellement"  importés d'Afrique.

    Par un décret du 27  mars 1852, complété par la loi sur la transportation du 30 mai  1854, le gouvernement de Napoléon III  décidait donc la mise  en place du système des bagnes coloniaux, et engageait  le transport des condamnés hors de la métropole  sans espoir de retour.
    La traite des blancs se poursuivait, mais au secret,  à plusieurs mois de navigation dans des horizons lointains. Les bagnes portuaires furent  alors progressivement  vidés et fermés: Rochefort en 1853, Brest en 1858 et  Toulon en 1873.

    La loi de 1854, [ Article 6 de la Loi du 30 mai  1854] dans un souci de colonisation,  "inaugurait le système du “doublage”, c’est-à-dire l’obligation de résidence à la fin de la condamnation, pour un temps égal à celui des travaux forcés , ou à perpétuité, pour une peine de plus de huit ans. Ce “doublage” s’accompagnait de l’attribution de lopins de terre, de concessions. " (Odile Krakovitch)

    Les "Terres de la Grande Punition"
    Cayenne et Nouvelle Calédonie

    Le premier choix d'une “terre de la Grande Punition” se porta sur la Guyane puis aux Îles du Salut, et à partir de 1858, à Saint-Laurent-du-Maroni. Cayenne fonctionnera jusqu'en 1938 ; le dernier retour de condamnés se situant  en 1953...
    En 1856 les conditions de vie étaient telles, que le quart des bagnards y mourut par suite d' épidémies,  de sévices, d'absence de soin  ainsi que de l'incompétence de l'administration...

    En 1871, fut inauguré le bagne de Nouvelle-Calédonie qui sera fermé en 1887. Y seront déportés  les Communards, prisonniers politiques victimes de la répression versaillaise.

    La relégation :
    petite délinquance et récidive.

    Le 27 mai 1885, la loi dite de la relégation (autre  nom pour le bannissement), et qui est une des lois les plus scélérates de la III République,  envoyait en Guyane des milliers de délinquants récidivistes, même coupables de petites infractions -  y compris des femmes. Ils  se mêlaient  aux criminels de sang dans les camps de Kourou, Saint-Laurent et Saint-Jean-du-Maroni.
    Étaient concernés - entre autres délits mettant en péril la société -  le vagabondage et la mendicité...
    Au départ la relégation était une peine accessoire venant s'ajouter à la peine principale une fois celle-ci accomplit. Mais sous la pression des colonies  qui refusaient l'arrivée en masse de délinquants, " le Sénat transforma  la mesure d'éloignement en peine avec obligation de travail de façon à ne pas laisser les relégués libres une fois débarqués". ( Bagne de Saint-Jean - format PDF)

    Albert Londres - Au bagne, 1924 

    éditions ebooks

    En 1923, Albert Londres se rendit en Guyane où il visita le bagne aux Îles du Salut, à Cayenne et  Saint-Laurent-du-Maroni. Ce qu'il décrivit suscita de vives réactions dans l'opinion publique et obligea les autorités à quelques réformes comme la suppression des fers la nuit, celle des cachots noirs où les forçats devenaient aveugles ou encore celle du camp camp Charvein, où les « punis » travaillaient nus dans des conditions dégradantes et atroces...

    « Il faut dire que nous nous trompons en France. Quand quelqu'un – de notre connaissance parfois – est envoyé aux travaux forcés, on dit : il va à Cayenne. Le bagne n'est plus à Cayenne, mais à Saint-Laurent-du-Maroni d'abord et aux îles du Salut ensuite. Je demande, en passant, que l'on débaptise ces îles. Ce n'est pas le salut, là-bas, mais le châtiment. La loi nous permet de couper la tête des assassins, non de nous la payer. Cayenne est bien cependant la capitale du bagne. (...) Enfin, me voici au camp ; là, c'est le bagne. Le bagne n'est pas une machine à châtiment bien définie, réglée, invariable. C'est une usine à malheur qui travaille sans plan ni matrice. On y chercherait vainement le gabarit qui sert à façonner le forçat. Elle les broie, c'est tout, et les morceaux vont où ils peuvent » (Au bagne (1923).

    Et le récit se poursuit :

    « D’abord je fis un pas en arrière. C’est la nouveauté du fait qui me suffoquait. Je n’avais encore jamais vu d’homme en cage par cinquantaine. Torses nus pour la plupart (car en Guyane, s’il ne fait pas tout à fait aussi chaud qu’en enfer, il y fait, en revanche, beaucoup plus humide) tous ces torses étaient illustrés. Les « zéphirs », ceux qui proviennent des bat’-d’Af, méritaient d’être mis sous verre. L’un était tatoué de la tête aux doigts de pieds. Tout le vocabulaire de la canaille malheureuse s’étalait sur ces peaux : « Enfant de misère. » « Pas de chance. » « Ni Dieu ni maître. » « Innocents. » « Vaincu non dompté. » Et des inscriptions obscènes à se croire dans une vespasienne. Celui-là, chauve, s’était fait tatouer une perruque avec une impeccable raie au milieu. Chez un autre, c’étaient des lunettes. C’est le premier à qui je trouvai quelque chose à dire :

    — Vous étiez myope ?

    — Non ! louftingue.

    L’un avait une espèce de grand cordon de la Légion d’honneur, sauf la couleur. Je vis aussi des signes cabalistiques. Et un homme portait un masque. Je le regardai avec effarement. On aurait dit qu’il sortait du bal. Il me regarda avec commisération et lui se demanda d’où je sortais.

    Ils se préparaient pour leur nuit. Cela grouillait dans le local. De cinq heures du soir à cinq heures du matin ils sont libres — dans leur cage. Ils ne doivent rien faire. Ils font tout ! Après huit heures du soir, défense d’avoir de la lumière, ils en ont ! Une boîte à sardines, de l’huile, un bout d’étoffe, cela compose une lampe. On fait une rafle. Le lendemain on trouve tout autant de lampes. 

    La nuit, ils jouent aux cartes, à la « Marseillaise ». Ce n’est pas pour passer le temps, c’est pour gagner de l’argent. Ils n’ont pas le droit d’avoir de l’argent, ils en ont. Ils le portent dans leur ventre. Papiers et monnaies sont tassés dans un tube appelé plan (planquer). Ce tube se promène dans leurs intestins. Quand ils le veulent ils… s’accroupissent.

    Tous ont des couteaux. Il n’est pas de forçat sans plan ni couteau. Le matin, quand on ouvre la cage, on trouve un homme le ventre ouvert. Qui l’a tué ? On ne sait jamais. C’est leur loi d’honneur de ne pas se dénoncer. La case entière passerait à la guillotine plutôt que d’ouvrir le bec. Pourquoi se tuent-ils ? Affaire de mœurs. Ainsi finit Soleillant, d’un coup de poignard un soir de revenez-y et de hardiesse mal calculée. Un des quatre buts du législateur quand il inventa la Guyane fut le relèvement moral du condamné. Voilez-vous la face, législateur ! Le bagne c’est Sodome et Gomorrhe — entre hommes.

    Et une case ressemble à une autre case. Et je m’en allai. ».

    Albert Londres dénonçait aussi le scandale du « doublage » créée par  loi de 1854 (voir plus haut) :

    . « Le doublage ? Quand un homme est condamné à cinq ou à sept ans de travaux forcés, cette peine achevée, il doit rester un même nombre d’années en Guyane. S’il est condamné à plus de sept ans, c’est la résidence perpétuelle. Combien de jurés savent cela ? C’est la grosse question du bagne : Pour ou contre le doublage. Le jury, ignorant, condamne un homme à deux peines. Le but de la loi était noble : amendement et colonisation, le résultat est pitoyable : le bagne commence à la libération.

    Tant qu’ils sont en cours de peine, on les nourrit (mal), on les couche (mal), on les habille (mal). Brillant minimum quand on regarde la suite. Leurs cinq ou sept ans achevés, on les met à la porte du camp. S’ils n’ont pas un proche parent sénateur, l’accès de Cayenne leur est interdit. Ils doivent aller au kilomètre sept. Le kilomètre sept, c’est une borne et la brousse. Lorsqu’on a hébergé chez soi, pendant cinq ou sept ans, un puma, un tamanoir, un cobra, voire seulement une panthère noire, on peut les remettre en liberté dans la jungle ; en faisant appel à leur instinct, ils pourront s’y retrouver ; mais le voleur, l’assassin, la crapule, même s’il a une tête d’âne, n’est pas pour cela un animal de forêt. L’administration pénitentiaire, la « Tentiaire » dit : « Ils peuvent s’en tirer. » Non ! Un homme frais y laisserait sa peau.."

    *

    Ce n'est que le 15 décembre 1931 que la Chambre des députés adoptait une proposition de loi, loi modifiant « les conditions  d’exécution de la peine des travaux forcés ».

    Cette nouvelle loi décidait :

    1° de donner à la cour d’Assises le pouvoir de dispenser de la transportation le condamné non relégable qui subira en France une peine de réclusion aggravée ;

    2° d’abroger l’obligation de la résidence temporaire (doublage) ou perpétuelle.

    Et aujourd'hui, quelle  justice ? quel bagne ?

    "Au XIXe siècle, le débat portait sur l’élimination des récidivistes. Il a abouti à la relégation et au bagne. On s’est vite aperçu que cette solution était non seulement inhumaine mais inefficace. Elle n’a jamais empêché la récidive et a été abandonnée. Il faut dire, ­ nos apprentis législateurs l’oublient un peu vite, ­ que les criminels ne se promènent pas avec le Code pénal dans une main et le Journal officiel dans l’autre. Je ne veux pas dire qu’il n’y a pas de problème de récidive aujourd’hui, mais il n’y a aucune urgence. Les chiffres vont dans le sens d’une baisse. Comment un vrai sujet de société aussi sérieux et grave peut-il être ainsi détourné de tout sens, uniquement pour servir de plateforme électorale ?"  (2005 - Entretien avec Serge Portelli)

    Sources

    > Le bagne de Brest - dossier de presse - Philippe Poisson

    > Les archives des bagnes de Cayenne et de Nouvelle-Calédonie : la sous-série colonies H aux archives nationales.Odile Krakovitch - Revue d'Histoire du XIXème siècle - Rh19.

    > Le siècle des bagnes coloniaux (1852 - 1953) - Michel Pierre - Criminocorpus.

    > Les bagnes coloniaux : de l’utopie au risque du non-lieu, par Marc Renneville - Criminocorpus

    > Albert Londres - Au bagne, 1924  Editions ebooks

    > Criminocorpus Histoire de la justice, des crimes et des peines - Dossier sur les bagnes coloniaux

    > Chronologie relative à la déportation, transportation et relégation française, Louis-José Barbançon; Criminocorpus

    > Repères chronologiques : des galères du roi à l'expérimentation du bracelet électronique - Sénat

    > De la mortalité et de la folie dans le régime pénitentiaire -1839 - Mémoire par L.M. Moreau-Christophe , Inspecteur général des prisons de France.

    Partager via Gmail Yahoo!

    Tags Tags : , , , , , , , , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :